Publié le jeudi 18 juin 2026 dans la rubrique Montpellier
Viol de six fillettes à Lodève : l’accusé attend toujours son procès douze ans après la première plainte
Lodève (Hérault) – Un homme de 68 ans, Manuel B., est accusé du viol de six fillettes. Douze ans après la première plainte, son procès n’a toujours pas eu lieu. Les familles des victimes, représentées par Me Hugo Ferri, avocat pénaliste à Nîmes, expriment leur désarroi face à une justice qui semble les oublier.
Un ancien famille d’accueil sous le coup de six accusations de viol
Manuel B. vivait à Lodève, dans l’Hérault, après avoir été famille d’accueil avec son épouse pour l’Aide sociale à l’enfance (ASE) dans le Gard. Entre 2006 et les premières révélations, le couple accueillait à Codognan et Générac des enfants placés en raison de difficultés familiales. L’homme était alors perçu comme au-dessus de tout soupçon.
Le 6 novembre 2014, une mère de famille dénonce le comportement de Manuel B. Sa fille, âgée de 9 ans, raconte avoir été violée et agressée sexuellement depuis ses six ans, lorsque l’épouse de Manuel B. s’absentait. L’examen médico-légal confirme ses dires. L’expertise psychiatrique relève des symptômes de traumatisme sexuel.
De la première plainte en 2014 à la mise en examen
Neuf mois après cette dénonciation, l’ancien chauffeur routier est placé en garde à vue. Il nie les faits. Le 2 septembre 2015, il est mis en examen pour « viols sur mineur de 15 ans par personne ayant autorité », un crime passible de vingt ans de réclusion. Le parquet de Montpellier demande son incarcération. Le juge des libertés refuse et le place sous contrôle judiciaire.
L’enquête progresse et révèle d’autres victimes. Le 13 octobre 2015, les services sociaux informent le juge d’instruction des confidences d’une fillette de huit ans. Elle décrit des « câlins sous la douche » qui se révéleront être des viols, confirmés par le légiste. Le 8 juin 2016, une jeune femme de 20 ans dénonce des agressions sexuelles subies treize ans plus tôt, dès son arrivée dans cette famille d’accueil.
De nouvelles victimes, mais une instruction qui s’enlise
Deux semaines plus tard, le 28 juin 2016, une femme de 31 ans accuse Manuel B. d’un viol subi en 1991. Elle en avait parlé à sa mère, qui s’était confiée à la mère de Manuel B. La réponse de cette dernière reste gravée dans les mémoires : « Mon fils a rencontré Dieu et va suivre une thérapie », avant de promettre de « tout remettre en ordre ».
Le 25 août 2016, une adolescente de 14 ans raconte aux gendarmes les fellations forcées, sous la douche ou dans la voiture, durant sa petite enfance. Une autre enfant décrit des faits similaires, subis la nuit dans sa chambre, où Manuel B. la traitait de « salope et de pute ». En mai 2017, le juge est saisi de l’ensemble des faits : six petites filles se déclarent victimes. L’enquête va pourtant durer six ans supplémentaires.
« Ce dossier est passé d’un juge d’instruction à un autre. On a toujours senti qu’ils étaient submergés », confie une source judiciaire proche de la procédure. « Tous les protagonistes étaient sur place. Pas de commissions rogatoires internationales, pas de contre-expertises compliquées. Je ne comprends pas cette lenteur. J’en suis arrivé à me demander si ce n’était pas lié au fait que cela touchait indirectement l’ASE. »
Manuel B. est mis en examen pour les cinq fillettes le 3 octobre 2019, plus de trois ans après ces nouvelles dénonciations. Il continue de nier. Il affirme que les fillettes étaient « aguicheuses », qu’elles avaient des relations malsaines avec les adultes et qu’elles sont manipulées par son ancienne épouse.
Une justice engorgée, des accusés libres qui patientent
La confrontation avec les victimes n’a lieu qu’en juin 2021. Le juge clôt son instruction le 4 octobre 2021. Le parquet de Montpellier dispose de trois mois pour rendre son réquisitoire définitif. Il ne le fait qu’un an plus tard, le 4 octobre 2022. Le 3 janvier 2023, le juge ordonne le renvoi de Manuel B. devant la cour criminelle départementale de l’Hérault. Depuis, le dossier attend une date d’audience.
Le procureur général de Montpellier, Jean-Marie Beney, reconnaît une situation tendue : « Il faut qu’on trouve une grosse semaine disponible pour le juger, mais il y a peu de perspectives d’ici la fin de l’année. » La cour d’assises et la cour criminelle de l’Hérault cumulent 104 dossiers en attente. « Une trentaine d’accusés sont sous contrôle judiciaire pour des violences sexuelles sur mineurs, dont douze qui attendent depuis plus de deux ans. On juge d’abord les accusés détenus. Et dieu sait qu’il y en a », ajoute-t-il. Depuis le début de l’année, 25 affaires ont été jugées, contre 18 l’année précédente. « On est au maximum de ce qu’on peut faire, avec une augmentation constante du nombre de dossiers. »
« Je suis écœuré » : le désarroi des familles de victimes
Les familles des plaignantes avouent leur lassitude. Roland, dont la fille a été abusée dans sa petite enfance, confie : « J’en arrive à un point où j’ai presque envie d’abandonner. Elle-même aimerait ne plus en parler du tout. À une époque, j’ai pu être tenté de faire justice moi-même. Mais j’aimerais le voir payer sa dette, jusqu’à la fin de ses jours, pour tous les enfants qu’il a touchés. »
Il poursuit, amer : « Je ne comprends pas cette justice qui a l’air endormie. Je suis écœuré. Comment un type comme lui a pu passer entre les mailles du filet ? Cela fait trente-cinq ans que ça dure. » Une lenteur que Me Hugo Ferri, l’avocat des parties civiles, résume sans détour : « Aujourd’hui, je ne sais plus quoi répondre à mes clients. Je suis obligé de leur dire que moi non plus, je ne comprends pas. »

