Publié le mardi 23 juin 2026 dans la rubrique Suisse
Affaire des manifestants pro-Palestine à Berne : quand la police alimente une chasse à l'homme numérique
À Berne, en Suisse, une affaire liée à une manifestation pro-palestinienne dégénérée suscite un vif débat. La police cantonale a publié les photos non floutées de 31 suspects, une méthode rare qui a rapidement dérapé : des militants d’extrême droite ont utilisé la reconnaissance faciale pour identifier les personnes recherchées, brouillant les frontières entre enquête officielle et traque numérique.
Un rassemblement qui vire à l’affrontement
Tout commence le 11 octobre 2025. Ce jour-là, une manifestation pro-palestinienne se déroule dans la capitale fédérale suisse. Mais la mobilisation tourne court. Des participants sont soupçonnés par les autorités de dommages à la propriété, de violences contre les forces de l’ordre, de menaces, voire d’incendie volontaire. La police cantonale bernoise ouvre une enquête pour identifier les auteurs présumés. Pendant plusieurs mois, les enquêteurs piétinent. Sur les 31 suspects qu’ils recherchent, aucun n’est identifié par les moyens classiques.
Une méthode controversée : la publication des visages
Face à l’impasse, la police décide de recourir à un appel à témoins public. Une pratique légale mais peu courante en Suisse. Dans un premier temps, les visages sont floutés pour respecter la présomption d’innocence. Puis, le 30 mars 2026, un changement radical : les photographies non floutées des 31 personnes recherchées sont mises en ligne sur le site de la police cantonale. L’objectif : obtenir des renseignements de la part du public. Mais la méthode ne tarde pas à dérailler.
L’extrême droite s’empare des images
Le 3 avril 2026, le média suisse alémanique Republik publie une enquête qui jette une lumière crue sur la suite des événements. Plusieurs militants d’extrême droite se sont saisis des photographies publiées par la police. Armés d’outils de reconnaissance faciale basés sur l’intelligence artificielle, ils lancent leurs propres recherches. Le groupuscule Junge Tat, lié à la mouvance néonazie suisse, figure parmi les acteurs de cette traque numérique.
Dès le lendemain, les premiers noms commencent à circuler sur les réseaux sociaux. Des profils personnels sont dévoilés. Pire, des informations professionnelles sur les personnes visées sont diffusées. La vie privée des suspects présumés s’étale en ligne. La frontière entre enquête légitime et chasse à l’homme s’estompe.
Des identifications rapides et des zones d’ombre
Quelques jours plus tard, la police annonce que cinq personnes disparaissent de la liste des appel à témoins. Motif officiel : elles ont été identifiées. Cette chronologie intrigue. Les informations publiées par les militants d’extrême droite ont-elles permis ces identifications ? Les autorités ont-elles tiré profit, même indirectement, du travail réalisé par ces groupuscules ? La police bernoise se défend : elle n’utilise pas la reconnaissance faciale, faute de base légale suffisante. Elle affirme n’avoir reçu que « de nombreux renseignements » de la part du public, sans préciser leur provenance.
Mais le doute persiste. Que se passe-t-il quand des particuliers utilisent des outils de reconnaissance faciale, puis transmettent leurs identifications aux enquêteurs ? Me Maëlle Roulet, avocate spécialisée en droit des nouvelles technologies, souligne que le cadre juridique actuel laisse place à plusieurs interprétations. Rien n’interdit formellement à la police de recevoir ces informations, même obtenues par des moyens que l’État ne pourrait pas employer lui-même.
Présomption d’innocence et proportionnalité en question
Au-delà des aspects techniques, Amnesty International s’inquiète. L’organisation rappelle que cette affaire met en jeu des principes fondamentaux : le respect de la présomption d’innocence et le principe de proportionnalité. Publier les visages de personnes seulement suspectées, c’est les exposer à un jugement public avant toute condamnation. Quand des milieux d’extrême droite s’en mêlent, la dérive est d’autant plus dangereuse. La polémique, elle, n’est pas près de s’éteindre. Les zones d’ombre juridiques demeurent, et la question de l’utilisation privée de l’IA dans les enquêtes policières reste ouverte.


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