Publié le vendredi 05 juin 2026 dans la rubrique Bordeaux
Un allongement des durées de rétention « absurde » au centre de rétention des étrangers de Bordeaux, bientôt fermé
À Bordeaux, en Gironde, le plus petit centre de rétention administrative de France s’apprête à fermer. En septembre prochain, les 20 places du CRA installé au sous-sol du commissariat de Mériadeck laisseront la place à un établissement flambant neuf à Mérignac, capable d’accueillir 140 personnes. Mais la seule association habilitée à y intervenir, la Cimade, a déjà annoncé qu’elle ne répondrait pas au prochain marché public.
Un centre 2.0 que la Cimade refuse d’accompagner
Marine Goergis, intervenante juridique au CRA de Bordeaux, l’a expliqué ce jeudi 4 juin lors d’une conférence de presse : « Nous militons pour la fermeture de tous les CRA, nous n’allons pas postuler dans un centre 2.0 encore plus carcéralisé, avec encore plus d’obstacles effectifs aux droits des personnes retenues. » La présentation du rapport 2025 des centres et locaux de rétention administrative était aussi l’occasion de tirer un bilan amer des dernières années dans l’enceinte bordelaise.
Des durées d’enfermement qui explosent
Le rapport dresse un constat sans appel : les conditions de rétention se dégradent en France, et Bordeaux fait mauvaise figure. La durée moyenne d’enfermement y a bondi de 27 jours en 2024 à 38 jours l’an dernier. À titre de comparaison, la moyenne nationale s’établit à 33 jours, et elle n’était que de 15 jours en 2018. Pour les Algériens, qui constituent la majorité des personnes enfermées au CRA de Bordeaux, la moyenne atteint même 47 jours. « La préfecture continue à les placer en rétention et les juges à valider celle-ci alors qu’ils n’ont pas de perspective d’expulsion », dénonce Marine Georgis, en raison du refus de l’Algérie d’accueillir ses ressortissants expulsés.
Le résultat, l’employée de la Cimade le juge « absurde » : faire parfois jusqu’à 90 jours de rétention, la durée maximale, pour des personnes qui n’ont commis ni crime ni délit, simplement parce qu’elles ne disposent pas des bons papiers. Une injustice énorme, selon elle.
Moins d’expulsions, plus de libérations tardives
L’an dernier, 184 personnes ont été enfermées au CRA de Bordeaux, contre 239 en 2024. Sur ce total, 21,8 % ont été libérées à l’expiration du délai maximal, et 32,4 % sur décision judiciaire. C’est une nette baisse par rapport à 2024, où 51 % des retenus étaient libérés par un juge. Marine Georgis pointe la loi du 26 janvier 2024, qui a introduit la notion de « menace pour l’ordre public » : « Cette menace n’a pas de définition juridique précise. Elle peut aller de l’infraction routière au vol d’un sandwich parce que la personne mourrait de faim, en passant par une simple garde à vue. »
Seulement un tiers des personnes passées par le CRA de Mériadeck en 2025 ont finalement été expulsées de France. Le nombre d’éloignements est en chute libre : 48 personnes contre 80 l’an dernier. Mathilde Robert, du pôle national de la Cimade, enfonce le clou : « Il est faux de dire qu’on a besoin de plus de CRA puisque le nombre de personnes enfermées et expulsées a diminué de façon significative. La rétention administrative est détournée de son objectif. Sont enfermées les personnes jugées indésirables, sous OQTF, qui présenteraient un danger, au détriment des perspectives réelles d’éloignement. »
Des conditions matérielles et médicales indignes
Le rapport insiste sur l’absence de suivi psychiatrique au CRA de Bordeaux. « Il n’y a pas de psy. Des personnes schizophréniques sans traitement décompensent, agressent d’autres retenus, et finissent en prison. C’est ce qu’on appelle le continuum de l’enfermement », explique Marine Georgis. Elle dénonce une logique qui transforme des malades en menaces. Par ailleurs, des cas de gale contagieuse avaient éclaté au sein du centre. La Cimade et l’Institut droit des étrangers avaient dénoncé le manque de médecins et l’utilisation d’une cellule disciplinaire pour isoler les malades. Ils ont saisi le tribunal administratif de Bordeaux, qui les a déboutés. Un recours devant le Conseil d’État est désormais engagé, avec une audience prévue en juillet.
Un réfugié chinois expulsé au mépris de la loi
Marine Georgis cite un cas exemplaire : celui d’un réfugié chinois appartenant à une minorité mongole. Le tribunal administratif avait annulé les décisions de la préfecture de le renvoyer en Chine, puis de l’expulser vers la Mongolie, alors que cet homme, en France depuis 2012, ne possède pas la nationalité mongole. « Son expulsion a été organisée le lundi de Pâques, empêchant cet homme de contacter quiconque pour faire cesser cette mesure illégale », relève la Cimade. Une illustration, pour l’association, de la façon dont l’administration contourne les décisions de justice.
Pour Mathilde Robert, avocate, la rétention est devenue « un outil de communication politique, qui tient un discours sécuritaire et xénophobe reliant immigration et délinquance ». Plusieurs députés, alertés par la situation, avaient usé de leur droit de visite des lieux de privation de liberté pour constater l’état du centre de Mériadeck. Leurs constats n’ont pas empêché la fermeture annoncée, ni l’ouverture imminente du nouveau CRA de Mérignac.

