Publié le dimanche 28 juin 2026 dans la rubrique Normandie
Masculinisme chez les ados : enquête à Rouen sur une idéologie qui séduit et inquiète
À la sortie d’un lycée de Rouen (Seine-Maritime), nous avons interrogé des adolescents sur le masculinisme. Ce phénomène, qualifié de « poison » par un récent rapport sénatorial, inquiète experts et autorités. Décryptage d’une idéologie qui gagne du terrain chez les jeunes.
Alex Hitchens, figure de proue du masculinisme chez les ados
Interrogés sur le masculinisme, une bonne moitié des lycéens rencontrés ne connaît pas le terme. L’autre moitié tente une définition : « C’est une idée où on promeut l’homme en rabaissant la femme », hasarde un élève de première. « Vouloir encore plus d’écart entre les femmes et les hommes », ajoute un autre.
Mais s’ils peinent à définir le concept, les jeunes connaissent parfaitement ses visages. Le plus célèbre : Alex Hitchens. Ce coach en séduction autoproclamé affirme qu’« une femme doit être introvertie et ne pas s’ouvrir aux autres », ou encore qu’elle ne doit pas consulter son téléphone en secret. Ses vidéos cumulent des millions de vues sur TikTok, YouTube et Instagram.
Un élève de terminale le décrit comme « un influenceur masculiniste qui dit des choses bien, et des fois des choses pas bien ; il casse les codes, ça marche ». La plupart des lycéens le jugent « problématique » ou « accusé de machisme ». Certains écoutent ses propos « avec second degré ». Une minorité partage ses opinions.
Un groupe de trois garçons croisés entre deux cours ne cache pas son adhésion : « Je pense que les hommes, sur certains points, sont supérieurs aux femmes », lance l’un d’eux. Son camarade renchérit : « Dans ses vidéos, Alex Hitchens peut réduire les femmes. Mais il n’a pas tort. Il sort des vrais arguments. »
Le bodycount, obsession des jeunes masculinistes
L’un de ces « vrais arguments » concerne le bodycount, le nombre de partenaires sexuelles qu’une femme ne devrait pas dépasser. « Une femme qui a beaucoup de bodycount, c’est une fille qui est facile, n’importe qui pourrait coucher avec elle », explique l’un des trois garçons.
De l’autre côté de la grille du lycée, trois étudiantes dénoncent cette obsession. « On dit à mes copines que ce sont des putes car elles ont couché avec plus de deux hommes dans leur vie », témoigne l’une d’elles. Deux lycéennes de seconde découvrent une vidéo d’Alex Hitchens où il explique ses techniques de séduction : la femme « aura peur de dire non, et aura beaucoup plus tendance à dire oui ». « Elle se soumettra naturellement à moi », affirme-t-il. Les jeunes filles de 15 ans sont heurtées : « Ce n’est pas un homme qui doit être plus imposant qu’une femme. Il faut lui demander son consentement. »
Qu’ils adhèrent ou non, les adolescents sont exposés à ces contenus. Une étude de l’université de Dublin, citée par le rapport sénatorial, révèle que sur TikTok et YouTube Shorts, un jeune homme se voit proposer des vidéos masculinistes après 23 minutes de navigation.
Un terreau psychologique : le besoin de reconnaissance
Alexandre Ledrait, professeur de psychopathologie clinique à l’université de Caen, alerte sur la cible privilégiée : les 14-17 ans. « À cet âge, on se demande c’est quoi être un homme. Ces contenus identitaires offrent un prêt-à-penser tout fait, comme une radicalité religieuse. »
Le spécialiste, qui a réalisé l’expertise psychologique du lycéen de Saint-Étienne soupçonné d’attentat masculiniste en juillet 2025, décrit des profils marqués par un « besoin de reconnaissance ». Ces jeunes hommes évoquent une « non-reconnaissance dans les remarques de leurs parents », puis des humiliations subies auprès des pairs et des refus de jeunes femmes vécus comme des rejets. « En ligne, ils likent, obtiennent des likes, et trouvent une reconnaissance numérique », analyse-t-il.
Ledrait observe aussi une « carence de référents masculins ». Les adolescents sont « pris en étau entre une masculinité sexuelle offensive – des oncles, des pères coureurs de jupons – et l’idéologie d’un masculin déconstruit. Entre les deux, ils peinent à se repérer. »
De la haine en ligne aux actes violents
Cette violence n’est pas virtuelle. En juillet 2025, le parquet national antiterroriste a mis en examen un lycéen de 18 ans, se revendiquant « incel » (célibataire involontaire), suspecté de vouloir attaquer des femmes à l’arme blanche à Saint-Étienne. L’idéologie incel, qui hait les femmes, a pour figure de proue l’Américain Elliott Rodger, auteur d’une tuerie en 2014.
Son nom réapparaît régulièrement en ligne. Il y a quelques mois, un commentaire sur les réseaux du GAF Rouen (Groupe d’Action Féministe), publié la veille d’une manifestation, menaçait : « je vais faire une Elliott Rodger ». Les militantes ont pris la menace au sérieux. Aucun acte violent n’a été commis, mais la pression reste forte.
Alexandre Ledrait se dit « inquiet ». Il observe un « basculement de l’idéologie masculiniste vers des mises en scène de comportements violents contre les femmes », comme ces vidéos où des hommes s’entraînent sur des sacs de frappe « au cas où elle dirait non ». Le poison du masculinisme n’a pas fini de faire des victimes.


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