Publié le vendredi 19 juin 2026 dans la rubrique Suisse
Crime contre l'humanité : les Yéniches et Manouches toujours dans l'oubli
Neuchâtel, en Suisse romande. Le Conseil fédéral a reconnu en février 2025 que les persécutions subies par les Yéniches, les Sintés et les Manouches au XXe siècle constituent un crime contre l’humanité. Enlèvements d’enfants, internements forcés, stérilisations: la Suisse admet l’horreur. Mais depuis, le silence.
Une reconnaissance vidée de son sens
Reconnaître un crime sans l’instruire, c’est un peu comme annoncer un incendie sans appeler les pompiers. Le Conseil fédéral a prononcé le mot lourd de « crime contre l’humanité », mais n’a ouvert aucune procédure pénale. Les excuses de 2013, déjà, ne mentionnaient même pas les Yéniches. Rien n’a changé.
Onze chercheuses et chercheurs en histoire et en droit viennent d’adresser une lettre ouverte aux autorités. Leur message est clair: les rares études existantes ont été réalisées avec des mandats étroits, des budgets dérisoires, et des archives souvent scellées. Chaque fois qu’une enquêtrice a pu élargir le regard – vers un canton, vers une œuvre religieuse ignorée – de nouveaux responsables sont apparus. Mais il manque encore le tableau d’ensemble.
Un passé qui refuse de passer
Les conséquences des persécutions ne sont pas de l’histoire ancienne. Des familles brisées. Une langue qui s’efface. Une peur transmise de génération en génération. Et toujours, des aires de transit insuffisantes pour les communautés nomades. Ce passé modèle le présent, en silence.
Les Grecs anciens, rappelle la lettre, voyaient le temps à l’envers: le passé s’étend devant nous, visible, tandis que l’avenir arrive par-derrière, hors de vue. Le Conseil fédéral fait l’inverse: il tourne le dos au passé pour se précipiter vers les affaires courantes. Or on ne construit rien sur un avenir qu’on refuse de regarder.
Une promesse vieille de trente-cinq ans
En 1990, le conseiller fédéral Flavio Cotti annonçait un examen complet – historique, juridique, sociologique – des persécutions. Il n’a jamais eu lieu. La demande actuelle n’est pas une revendication militante. C’est l’exécution d’une promesse.
Ce que réclament les chercheurs est pourtant mesuré: une commission indépendante et interdisciplinaire. Avec un mandat légal, un budget décent, un accès libre aux archives. Et associant les minorités concernées. Il ne s’agit pas de rouvrir des procès – la plupart des responsables sont morts – mais d’établir les faits, de les nommer, de reconstruire les responsabilités.
Le silence du glaive pénal
La justice pénale suisse n’a jamais ouvert la moindre procédure sur ces crimes. Ce silence n’est pas anodin. C’est le procès qui, normalement, inscrit un crime dans la conscience collective. Sans lui, le crime reste dans l’ombre, sans nom véritable.
Les auteurs des persécutions ne seront plus jugés. Mais une commission peut offrir ce que la justice n’a pas donné: un équivalent fonctionnel, qui donne voix aux victimes et à leurs familles, qui met au jour les causes et les mécanismes qui ont rendu ces atrocités possibles.
Marcher vers l’avenir, soit. Mais garder les yeux ouverts sur ce qui nous précède. Un crime jamais jugé continue de façonner le présent, dans notre dos.


Laisser un commentaire
Votre commentaire sera vérifié avant sa publication.