Publié le mardi 02 juin 2026 dans la rubrique Suisse
Service civil : les agriculteurs face à un choix entre main-d'œuvre et défense nationale
Le débat agite les campagnes suisses. À Attalens, dans le canton de Fribourg, comme à Montricher, dans le canton de Vaud, les paysans ne s’accordent pas sur la réforme du service civil qui sera soumise au vote populaire. Entre besoin criant de main-d’œuvre et attachement historique à l’armée, le dilemme est net.
Le service civil, une bouée pour l’agriculture bio
Guillaume Savoy cultive 33 hectares en bio à Attalens, avec des semaines de travail qui frôlent les 70 heures. Depuis dix ans, il fait appel à des civilistes. Cette main-d’œuvre peu coûteuse le soulage. Si la réforme passe, les effectifs disponibles chuteraient de 40 %. Une perte sèche pour lui. « Avec moins de civilistes, les fermes suisses auraient moins de temps à consacrer à la biodiversité », explique-t-il. Pour cet agriculteur, la modification de la loi ferait perdre la nature.
Il insiste aussi sur l’échange humain. Ces jeunes découvrent le monde agricole, partagent des moments qui tissent du lien entre la terre et la société. Une expérience qui a marqué Cyril Clivaz, un civiliste de 21 ans venu travailler chez Savoy. Après une école de recrue et un cours de répétition, ce Valaisan a quitté l’armée pour le service civil. « Ici, j’aide un bio à produire de la nourriture de qualité pour les Suisses. À l’armée, je lançais de l’argent par la fenêtre, des grenades, des munitions pour des quotas », raconte-t-il. Aujourd’hui, il entame un apprentissage de maraîcher.
L’autre camp : priorité à la défense nationale
Tous les paysans ne partagent pas cet enthousiasme. Sylvain Freymond, conseiller national UDC et éleveur laitier à Montricher, rejette l’idée que le service civil doive fournir de la main-d’œuvre à l’agriculture. « Ce n’était pas son but », tranche-t-il. Selon lui, des coups de main resteront possibles, notamment sur les alpages, et des institutions offrent déjà leurs services gratuitement au monde agricole.
Freymond appelle à voter oui pour renforcer l’armée et la sécurité. Si les civilistes viennent à manquer, les agriculteurs devront s’organiser autrement. Il relativise aussi l’apport de ces jeunes : « Des gens non formés, motivés parfois, mais pas toujours. » Lui-même a jadis demandé un civiliste – gratuit, reconnaît-il – sans l’obtenir. L’ambivalence est réelle : besoin d’aide et fidélité à l’institution militaire.
Un héritage historique qui pèse
Cet attachement des paysans à l’armée plonge ses racines dans l’histoire. Depuis l’entre-deux-guerres jusqu’à la Guerre froide, les agriculteurs faisaient corps avec la défense du pays. Le mouvement de « défense spirituelle » faisait du paysan nourricier un rempart contre le nazisme, puis contre le communisme, aux côtés du soldat posté à la frontière. Cette vision nationaliste du travail de la terre imprègne encore aujourd’hui les mentalités. Elle explique pourquoi, malgré les difficultés économiques, une partie des agriculteurs accepte de renoncer aux civilistes pour préserver les effectifs militaires.
Entre ceux qui, comme Savoy, voient dans le service civil un levier pour l’agriculture bio, et ceux qui, comme Freymond, privilégient la défense nationale, les fermes suisses restent divisées. Le verdict des urnes tranchera.

