Publié le mardi 16 juin 2026 dans la rubrique Suisse
Radiologues suisses payés jusqu'à 617 000 francs : le système de bonus qui choque
À Genève, dans le canton limitrophe de nos départements de la Haute-Savoie et de l'Ain, le groupe 3R, qui exploite une vingtaine de cabinets de radiologie en Suisse romande, se retrouve sous le feu des projecteurs. Des fichiers internes dérobés par des hackers fin avril et transmis à la RTS dévoilent des pratiques salariales qui font débat. Le cœur de la polémique ? Des radiologues salariés dont la rémunération totale peut dépasser celle d’un conseiller fédéral, le tout financé à 90 % par l’assurance maladie obligatoire (LAMal).
Des salaires qui défient l’entendement
Selon les données consultées, les radiologues du groupe perçoivent un salaire de base annuel compris entre 300 000 et 360 000 francs suisses. Les chefs de site, eux, empochent 60 000 francs supplémentaires, soit jusqu’à 420 000 francs. Ces chiffres concernent des médecins salariés, pas des indépendants ayant investi dans leur propre matériel. Le groupe 3R possède les cabinets, les équipements et gère l’administration.
Interrogé, 3R n’a confirmé aucun montant. Il justifie ces niveaux de rémunération par une nécessité concurrentielle : les hôpitaux publics romands offriraient le même salaire à un radiologue en milieu de carrière. Difficile, selon le groupe, d’attirer des spécialistes dans le privé sans s’aligner sur ces standards.
Bonus sur le chiffre d’affaires : un système qui interroge
Le salaire de base n’est que la partie émergée de l’iceberg. Les documents révèlent un mécanisme de bonus indexé sur le volume d’actes facturés. Chaque médecin se voit fixer un objectif de chiffre d’affaires. Au-delà de ce seuil, il touche 18 % de l’excédent.
Un cas frappe particulièrement : un radiologue basé à Genève a facturé 3,34 millions de francs de prestations en 2025. Son objectif était de 2,25 millions. Résultat : en plus de son salaire de base de 420 000 francs, il a perçu près de 197 000 francs de bonus. Sa rémunération totale atteint 617 000 francs. C’est 139 000 francs de plus que le salaire d’un conseiller fédéral, fixé à 478 000 francs.
Des politiques et des médecins s’inquiètent
Ces pratiques suscitent des réactions vives sous la Coupole fédérale à Berne. Le socialiste neuchâtelois Baptiste Hurni juge ces salaires “choquants” car ils sont payés par l’assurance de base. Le conseiller aux États Mauro Poggia, ancien ministre de la santé à Genève, pointe un conflit d’intérêts : “Où est l’examen de l’intérêt du patient au milieu de tout cela ?”
Même la Fédération des médecins (FMH) critique le système. Elle s’oppose aux composantes salariales variables “lorsqu’elles créent une incitation à augmenter le volume des prestations”. Le groupe 3R conteste fermement cette lecture. Il rappelle que les examens sont prescrits par des médecins installés, pas par ses propres radiologues.
Pourtant, les fichiers internes montrent que le groupe suit de près l’activité des médecins prescripteurs. Il les qualifie même “d’apporteurs de chiffre d’affaires”.
Une machine à cash bien huilée
Malgré ces salaires élevés, 3R dégage des marges confortables. L’an dernier, l’excédent brut d’exploitation (EBITDA) a atteint 20 % des revenus. Cela représente près de 19 millions de francs sur un chiffre d’affaires de 92 millions. Les nouveaux tarifs entrés en vigueur au 1er janvier, baptisés Tardoc, ne semblent pas inquiéter le groupe. Selon ses propres documents, il prévoit de compenser la baisse de rentabilité en augmentant les volumes de 6 % par an et les prix de 5 % par an, sur deux ans.
Un appétit de croissance soutenu par un fonds d’investissement
Fondé en 2000 en Valais, 3R est passé de 12 cabinets en 2021 à une vingtaine aujourd’hui. Il cible désormais la Suisse alémanique pour devenir leader national. Les “cibles” sont valorisées de quelques millions à plusieurs dizaines de millions de francs. Pour financer cette expansion, le groupe s’est associé en juin 2021 à un fonds d’investissement français, Naxicap, qui en est devenu l’actionnaire majoritaire.
Ce changement de propriétaire transforme la nature du métier. La radiologie romande n’est plus seulement un service médical. Elle devient un actif financier, détenu par un fonds étranger, dont les dividendes proviennent quasi exclusivement des primes maladie des assurés suisses. Les procès-verbaux du conseil d’administration mentionnent d’ailleurs la “création de valeur pour les actionnaires” comme priorité pour 2026.
Le groupe conteste cette lecture purement financière. Il met en avant les coûts d’investissement nécessaires au maintien d’un haut niveau de qualité. “Sans rémunération de l’investissement, il n’y a pas d’investisseurs, ni d’innovation”, plaide-t-il.

